top of page

Du texte au spectacle 

Ma première rencontre avec le nô fut littéraire : à la lecture d’une journée de nô de René Sieffert qui présente les principaux écrits théoriques de Zeami et traduit quelques pièces, j’avais d’abord découvert les textes du nô. Cependant, j’avais compris au contact du Japon qu’il manquait un aspect essentiel gommé par les éditions littéraires : le spectacle. Richard Emmert et Masato Matsuura m’ont enseigné la musique et la chorégraphie du nô. J’ai redécouvert l’enseignement de Noël Peri qui avait compris que les textes de nô fonctionnent comme un texte d’opéra : ils contiennent l’équivalent de nos arias, de nos récitatifs, des moments parlés, des moments déclamés. Rick Emmert, qui a patiemment appris les structures musicales du nô, qui les a expliqués en anglais m’a appris ceci : le livret de nô n’est pas un simple texte c’est une structure chorégraphique et musicale.

 

Un livret de nô en français

Le geste d’effacement de la musique du nô dans les éditions littéraires m’a rappelé le moment d'oubli musical suscité par Aristote : lorsque les tragédies grecques enfermées dans la bibliothèque d’Alexandrie perdirent définitivement leur musique. J’ai donc voulu retourner à la musique du nô et aller plus loin : composer un livret de nô en français. Le geste n’a rien d’innocent : il suppose que le nô est universel. Et pourquoi ne le serait-il pas ? Pourquoi compose-t-on des opéras dans toutes les langues et pas du nô ? 

Précisément Richard Emmert traduit et compose des nô en anglais. Et pourquoi pas en français ? Le nô serait-il trop étrange  nos oreilles ? Le grand acteur Yoshi Oida nous confiait pendant nos répétitions : « Il est aussi étrange pour les Japonais ». Cette étrangeté n’est-elle pas précisément celle de la tragédie grecque, qui nous semble si proche et qui demeure en même temps si lointaine ?

Naissance d'une tragédie

Mon collègue Richard Emmert m’avertit d’abord : une tragédie n’est pas un nô car elle ne contient pas d’intrigue. Certes lui répondis-je, mais certains nô sont plus dramatiques. En outre ce n’est pas tant l’intrigue qui m’intéresse ici mais la musique.  Justement, chez nous en Europe certains auteurs sont réputés injouables parce qu’insuffisamment dramatiques. Je pensais à Sénèque, le plus japonais des auteurs romains ! Or tout chez Sénèque me rappelait Zeami: les fameux monologues d’entrée prenaient sens, les sanglots de douleur, les âmes torturées, le crescendo si caractéristique des monstres sénéquiens épousaient la structure du nô. Les masques reprenaient vie. Le grand acteur Kanze Hisao, dirigé par Watanabe Moriaki, n’avait-il pas joué la Médée de Sènèque avec un masque de nô en 1975 ? Il me fallait reprendre ce geste originel : écrire un véritable livret de nô, en en reprenant les structures. Oser le faire en français. Et Richard Emmert accepta : notre collaboration aboutirait au livret de nô de Medea.

                                                           Maxime PIERRE

bottom of page